Departures should be sudden

[English version below]


Romain Maillu, Coach Source of Life, LPC Cilincing, Jakarta


La crise sanitaire mondiale menace Kampung Sawah, le bidonville indonésien de Romain. Suivez avec son carnet de bord l’impact du Coronavirus dans les quartiers pauvres.



Les départs devraient être soudains. Le 21 mars 2020


Sarah fait ses affaires. Elle s’en va. La décision a été prise aujourd’hui. Elle n'emporte avec elle qu’un petit sac qu’elle prendra en cabine. Elle ne souhaite pas perdre de temps, chaque seconde compte.


Sous assistance respiratoire de 4 mois à 6 ans, la petite enfance de Sarah fut marquée par le bruit d’aspirateur de la ventilation mécanique, son éternelle compagne. Bien qu’à 18 ans, l’âge de tous les possibles, son asthme se soit stabilisé, elle prend aujourd'hui encore 6 médicaments par jour pour éviter des complications. Seulement voilà : le Coronavirus est une grippe qui peut retourner sa veste.

Dans cet ouragan d’informations sans fin, les quelques faits que j’arrive à saisir - comme le pêcheur attrape une sardine dans un banc de maquereau - laissent présager qu’avec des problèmes pulmonaires le Covid-19 peut vous conduire en réanimation. Or, la réanimation en Indonésie, c’est un peu comme les amis en politique : ça existe mais il ne faut pas trop s’y fier.

Elle a pris le premier vol qu’elle a trouvé. 2 escales : Hong-Kong et Les Emirats arabes unis, avant d’arriver à Lyon. Sarah ne savait pas que Hong-Kong était la région la plus grande et la plus peuplée de la république populaire de Chine, ou peut-être qu’au fond elle s’en doutait, mais qu’elle avait décidé de chasser cette idée de sa tête. Le plus gros risque, c’était de rester en Indonésie.


L’ambassade nous a contacté : les vols pour la France seront bientôt limités aux longs courriers commerciaux pour une durée indéterminée. Vacanciers, rentrez vite : il est venu le temps de la raison. Adieu Bali ; bonjour Bercy. Expatriés, vous avez choisi une vie de princes, loin de la monotonie, parisienne - Métro, boulot, dodo - restez. Vous allez la vivre, l’aventure, chez vous, en quarantaine, au bord de la piscine. Si vous fermez bien vos portails - barrières infranchissables de vos prisons dorés - et que vous renvoyez les domestiques, les risques d’attraper le virus sont approximativement les mêmes qu’en France.


Et les volontaires dans tout cela ? Nous sommes partis avec l’idée de sauver la veuve et l'orphelin… Le fantasme prend une tournure inattendue et déroutante. Nous ne vivons pas dans de belles maisons, dans les quartiers riches de la ville, proches des hôpitaux privés et d’une population connectée au monde qui prend conscience de l’urgence et réagit à coup de gestes barrières et de quarantaines. Nous sommes dans les quartiers pauvres où il est inconcevable de s’enfermer seul chez soi car ici l’union fait la force.


Que va-t-il nous arriver ? Je pourrais tirer des plans sur la comète, et je le ferais très certainement par la suite - il faut bien s’occuper - mais pour l’instant, je regarde par ma fenêtre le soleil se coucher sur Kampung Sawah, le bidonville dans lequel je vis. Les enfants jouent dans la rue et font brûler, dans un petit brasier, les morceaux de plastique qui jonchent le sol. Leur mère les regarde d’un oeil occupée. Une éponge à la main, elle frotte le scooter familial. Il y a 50 ans, elle lui aurait donné du foin tout en lui caressant la croupe. Le scooter est une bête increvable. Sur son dos, il porte des familles entières, sans jamais gémir, et quand bien même cela arrive, vous lui donnez un gorgée de gasoline et il repart au galop.


Alors qu’elle nous annonçait sa décision, le sel a coulé sur les joues de Sarah. Je n’ai pas su réagir. Généralement, quand les émotions jaillissent chez mon interlocuteur, je cherche méthodiquement à adopter la “bonne” attitude.

J’essaie de me téléporter dans la personne concernée. De me mettre à sa place, en quelque sorte. Faire preuve d'empathie. L’équation me semble assez simple : nous sommes tous des êtres humains et, malgré nos différences, nous avons une ligne de conduite commune. Romain, comment aimerais-tu que les autres réagissent face à toi ? Et là, mon théorème s’écroule. A la place de Sarah, je prendrais la fuite pour exprimer ma peine en silence. Intérieurement, en quelque sorte. Ce qui, en vue de principes physiques et psychiques assez évidents, n’est pas une bonne idée. C’est un coup à se remplir et à la moindre différence de pression : exploser. J’en conviens. Toujours est-il que Sarah est triste et moi tout autant désemparé.


Elle est partie dire au revoir aux jeunes des bidonvilles que nous accompagnons dans le cadre de notre mission de volontariat. Elle a découpé des photos - instants volés au temps qui passe - qu’elle leur donne.

Ces jeunes, nous partageons leur quotidien depuis maintenant 8 mois. Quand ils apprennent la nouvelle, une vague froide leur mord le visage. Des départs, ils en ont connu : une petite soeur qui ne soufflera jamais sa première bougie, un frère qui travaille loin pour nourrir sa famille, des parents partis en les laissant un matin sur le perron d’une voisine...


Dans cette situation, ce sont eux qui prennent soin de nous. Avec un anglais hésitant dont ils connaissaient à peine quelques mots il y a encore 2 mois, ils essaient de nous réconforter. Et c’est diablement efficace. Je m’assieds et les regarde faire, admiratif. Nous essayons de leur apprendre les compétences recherchées par les entreprises pour qu’ils trouvent un emploi stable et décent. Nos enseignements me semblent biens futiles à présent. Aujourd’hui, c’est moi qui prend la leçon.



The global health crisis threatens Kampung Sawah, the Indonesian slum of Romain. With his logbook, follow the impact of the Coronavirus in the poor neighbourhoods.


Departures should be sudden. March 21, 2020


Sarah's packing. She's leaving. The decision was made today. All she's taking with her is a small bag that she'll take with her to the cabin. She doesn't want to waste time, every second counts.


Under respiratory assistance from 4 months to 6 years, Sarah's early childhood was marked by the sound of the vacuum cleaner of mechanical ventilation, her eternal companion. Although at the age of 18 years old, the age of all possibilities, her asthma stabilized, she still takes 6 medications a day to avoid complications.

But here's the thing: Coronavirus is a flu that can turn her coat. In this never-ending hurricane of information, the few facts that I manage to grasp - like a fisherman catches a sardine in a mackerel bank - suggest that with lung problems Covid-19 can lead you to resuscitation. But resuscitation in Indonesia is a bit like friends in politics: it does exist, but you can't rely on it too much.

She took the first flight she could find. Two stopovers: Hong Kong and the United Arab Emirates, before arriving in Lyon. Sarah didn't know that Hong Kong was the largest and most populated region of the People's Republic of China, or maybe she suspected it, but decided to put it out of her mind. The biggest risk was staying in Indonesia.


The embassy contacted us: flights to France will soon be limited to long commercial couriers for an indefinite period of time. Tourists, come home quickly: it's time to come to your senses. Farewell Bali; hello Bercy. Expatriates, you have chosen a life of princes, far from the monotony, Parisian - Metro, work, sleep - stay. You are going to live it, the adventure, at home, in quarantine, next to the pool. If you close your gates - the impassable barriers of your gilded prisons - and send the servants away, the risks of catching the virus are approximately the same as in France.


And the volunteers ? We left with the idea of saving the widow and the orphan... The fantasy takes an unexpected and confusing turn. We don't live in beautiful houses, in the richer parts of the city, close to private hospitals and a population connected to the world that becomes aware of the urgency and reacts with barrier gestures and quarantines. We are in the poor neighbourhoods where it is inconceivable to lock ourselves up alone in our homes, because here unity is strength.


What is going to happen to us? I could draw plans on the comet, and I will most certainly do so later - we have to keep busy - but for the moment, I am looking out my window at the sunset over Kampung Sawah, the slum where I live. The children are playing in the street and burning the pieces of plastic on the ground in a small fire. Their mother watches them with a busy eye. With a sponge in her hand, she rubs the family scooter. Fifty years ago, she would have given him hay while stroking his rump. The scooter is a puncture-proof beast. It carries whole families on its back, without ever moaning, and even when it does, you give it a sip of gasoline and it gallops away. As she was announcing her decision, salt ran down her cheeks. I didn't know how to react. Usually, when emotions flare up in my interlocutor, I methodically try to adopt the "right" attitude. I try to teleport myself into the person concerned. Put myself in their shoes, as it were. To show empathy. The equation seems pretty simple to me: we are all human beings and, despite our differences, we have a common course of action. Romain, how would you like others to react to you? And then my theorem falls apart. If I were Sarah, I would run away to express my sorrow in silence. On the inside, as it were. Which, in view of some fairly obvious physical and psychic principles, is not a good idea. It's a way to fill up and at the slightest difference in pressure, explode. I agree. Still, Sarah is sad and I'm just as distraught.


She left to say goodbye to the young people from the slums that we accompany as part of our volunteer mission. She cut out photos - moments stolen from the passing of time - that she gives them.

These young people, we have been sharing their daily life for 8 months now. When they hear the news, a cold wave bites their faces. They have experienced departures: a little sister who will never blow out her first candle, a brother who works far away to feed his family, parents who left them one morning on a neighbour's porch...


In this situation, they are the ones who take care of us. With a hesitant spoken english whom they barely knew a few words about two months ago, they try to comfort us. And it's devilishly effective. I sit and watch them do it, admiring. We try to teach them the skills that companies need to find a stable and decent job. Our teachings seem to me to be quite futile now. Today, I am the one taking the lesson.


Life Project 4 Youth Alliance est une fédération de 19 organisations dans 13 pays dont la mission est le développement de solutions innovantes pour l'inclusion professionnelle et sociale des Jeunes (15-24 ans) issus de l'extrême pauvreté et victimes d'exclusion.

LP4Y soutient l'inclusion décente de milliers de Jeunes et de leurs familles dans 41 programmes, 20 Life Project Centers, 4 Little Angel Academies, 3 Green Villages, 4 Youth hostels, 2 LP4Y Labs en Asie, au Moyen-Orient, en Europe et en Amérique.

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